Manifeste

Ce manifeste est encore en cours de débat et de rédaction. Il est ici pour faciliter le partage au sein du club.

Nous prenons le risque de proposer une critique de l’informatique qui ne s’appuie pas sur l’insoutenabilité de la production massive de matériel électronique. Cette insoutenabilité est autant sociale qu’écologique, d’autant plus que l’informatique se reproduit elle-même en façonnant le monde à sa propre image, se rendant, de fait, indispensable (s'autojustifiant, s'imposant comme conception unique de l'idée d'information, jusqu'à rendre toute alternative purement impensable).

Bien que tout cela soit vrai, nous doutons du potentiel révolutionnaire de tels arguments. Ils n’intéresseront que les professionnels-en-devenir de la politique, les militants. Attention, ce corps de métier semble lui aussi être bouché. Ce n’est pas que nous nous pensons incapables de penser plus loin que le bout de notre nez (bien que celui-ci se rétrécit au fur-et-à-mesure que les années sont incrémentées), au contraire, nous en sommes bien plus capables qu’autre fois. La société mondialisée mêle les destins et les dépendances. La technologie nous a fourni des espaces sur lesquels sont incessamment présentés et discutés les supplices produits au quatre coins du monde. Ce qui est caractéristique de notre temps, c’est l’asymétrie totale entre la somme d’informations disponible et notre réaction/possibilité d'action réelle à celle-ci, c’est-à-dire notre agentivité. Ce qui dépasse notre nez ne nous est pas indifférent, mais simplement inatteignable. Tout dépouillement de moyens d'action est justifié par la complexité du monde, et tout nous apparaît comme faisant partie du même amas insaisissable. Notre société excelle dans la neutralisation du pouvoir individuel et communautaire, sa caractéristique première est l’impuissance de sa population. L'incessante reproduction abstraite du malheur de soi comme d’autrui se comprend en dernière instance comme une production huilant les rouages de la machine asservissante.

De notre humble expérience de la vie, ce qui nous rend misérable n’est pas synthétisable en notre pauvreté économique -- nous arrivons à survivre malgré tout et à bénéficier des miettes de notre modèle social -- mais la pauvreté de notre quotidien, quotidien sur lequel nous sommes impuissants. Cette misère-là est vicieuse en tant qu’elle s’attaque à notre qualité d’êtres humains. Qu’est-ce qui fait de nous des êtres intelligents et complexes, si ce n’est notre quotidien. Il est amer de constater que malgré toute la souffrance subie à essayer de prendre en main notre propre existence, nous n’avons finalement décidé que superficiellement du cours de nos vies. Le développement des forces productives n’a jamais su régler ce problème fondamental : il ne le fera jamais. L’endroit où nous créchons est le fruit de fluctuations économiques au volet desquelles nous n'avons pas voix, la rue qui borde notre humble cercueil-dortoir est réduite à un long couloir vide, nous avons eu le droit d’apprendre que dans les écoles, les trajets sur lesquels nous sommes baladés chaque jour par des obligations que nous ne comprenons ne sont que ça, notre capacité à transformer le monde ne s'incarne jamais qu’à travers divers moyens ne permettant in fine que perpétuer le fond en en changeant la forme, et, conjointement et au-delà de tout ça, toute vie semble avoir depuis bien longtemps déserté la nôtre. Nous vivons entassés sans jamais pouvoir se rencontrer ni partager quoi que ce soit. Nous avons été convaincus de nous éloigner de nos proches par la promesse de les voir toujours, virtuellement et en voyageant. Le simulacre a fini de nous illusionner et notre vie a été trop parfaitement réglée pour que nous puissions réellement passer du temps avec nos proches. À l’heure actuel, le virtuel n’est plus un moyen de sociabilisation : il en est devenu le lieu, la finalité.

Cette misère a été décrite avec précision notamment par Karl Marx, Georg Lukács et les situationnistes. Nous remarquons qu’elle est encore plus profonde aujourd’hui, et qu’elle n’a jamais fait que grandir bien qu’elle prenne des formes différentes au cours du temps. L’informatique est l’actuelle force dessinant sa forme.

L’informatique, comprise comme l’accumulation et la manipulation d’informations de masse, est à la fois la justification première de cette misère et sa perpétuation. En tant que science mystifiante, elle apparaît comme une entité indépendante de notre action, à laquelle nous devons nous soumettre plutôt que l’inverse. Il se trouve qu’aujourd’hui l’informatique est responsable de l’organisation de la vie dans sa globalité. Sa capacité à traiter une quantité immense d’informations a motivé l’homme à interpréter la vie comme un ensemble de données. Cela n’est possible qu’à condition que la vie soit un procédé mécanique dont les différents attributs soient objectivement mesurables. Bien que cela ait toujours été un objectif pour les différentes structures de pouvoir, l’informatique réalise deux nouvelles choses. Superficiellement, elle repousse les limites de ce qui était auparavant possible. Sans moyen de traiter arbitrairement et massivement, tout pouvoir était limité. Mais, et là tout est l’enjeu, l’informatique domestique pousse l’individu lui-même à mécaniser sa propre vie. Ce n’est plus qu’une question de pouvoir étatique. La société entière semble bénéficier de sa transformation en machines. Effectivement, selon les règles imposées par la société informaticienne, vivre comme un automate est la manière la plus effective de gagner sa croûte. Dans ce mode de vie, le temps de repos n’est plus seulement un moyen pour la production, il est une partie de la production.

Cette misère est partagée par une partie grandissante de la population. Elle est toujours la même, que l’on soit en temps de crise ou en temps de soi-disant prospérité*. Dans ce second temps, la misère de la vie est plus facile à justifier via la production et distribution de divers palliatifs que l'on retrouve communément camouflés sous les noms de "confort", "progrès", "loisirs". Mais qu’ils n’effraient aucun révolutionnaire, goûter à la vie rend l’amertume de cette médication insupportable. Il n’y a donc que ça à faire : propager la vie pleinement vécue de sorte à faire éclore de nouvelles façons de vivre qui seront nécessairement en contradiction directe avec tout ce qui existe officiellement. Mais, contrairement aux années 60 et aux idées situationnistes, tout désir n’est pas bon à satisfaire. Aujourd’hui, « jouir sans entraves » serait compris comme jouer toute la journée à League of Legends. Or cela est précisément la promesse de la société cybernétique : réduire l’envergure de sa vie pour profiter de jouissances immédiates qui ne pourraient autrement être produites. Nous ne voulons pas de ce monde.

*: Comme Marx l’a dit, ce que l’on appelle prospérité économique n’est que l’élargissement des forces soumettant le travailleur, faisant de lui toujours un peu plus un objet du monde qu’il produit contre lui-même.

démystification

Nous menons un projet de démystification de l’informatique. Nous ne voulons pas dire par là que nous cherchons à « clarifier » ou « expliquer » l’informatique, puisqu’elle est effectivement mystifiante. L’informatique est à la fois un projet et une réalité. Défaire cette mystique, c’est nécessairement s’en prendre à ses fondamentaux. Dès le moment où le traitement d’information de masse devient facile et évident, la donnée devient la métrique standard pour l’ensemble des activités humaines. La mystification est le produit de cet éloignement de l’homme par rapport à sa vie, en tant que celle-ci est socialement désormais comprise comme un ensemble de données. En tant que projet, l’informatique est aussi appelée cybernétique et consiste en la vie pleinement réglée par les super-calculateurs, et offre au capitalisme le moyen technique de réaliser pleinement le règne du quantitatif sur la vie via la réduction de toute activité sociale au statut de donnée, parachevant la logique de la valeur capitaliste.

accélération

Ce que les accélérationnistes feignent de ne pas comprendre, c’est que l’informatique pointe par essence vers sa réalisation complète : la cybernétique. Sur le chemin, il n’y aura aucune porte dérobée à emprunter pour retourner les infrastructures et ainsi les faire passer de machines aliénantes à machines émancipatrices — celui pour qui « machine émancipatrice » ne sonne pas comme une contradiction devrait faire un travail sur lui-même. La manipulation de données de masse nécessite pour être utile que la vie s’articule autour cette de même manipulation. Pour en tirer profit, il faut accepter que ses désirs soient numérisables et numérisées. En échange, ce mode d’organisation jure de répondre aux besoins immédiats de ses croyants, faisant de l’homme un simple animal.

Ainsi,

Dans le monde informatisé, l’organisation de la société se confonds avec l’organisation de la vie.