Sur la séparation des lieux

J’ai grimpé sur une de ces tours présentes dans ma ville. Je pouvais distinguer entièrement le trajet de ma vie, à l’époque de chez moi à l’école. Ça m’a foutu la rage. Quelle misère. Voilà à quoi se résume ma vie ; je la vois dans son entiereté, depuis le premier étage de la tour de Babel. Je ne veux pas la voir, je ne veux pas le voir.

Les autres suivaient sans y penser les chemins appris une fois pour toute, vers leur travail et leur maison, vers leur avenir prévisible. Pour eux, déjà, le devoir était devenu une habitude, et l’habitude un devoir. Ils ne voyaient pas l’insuffisance de leur ville, ils croyaient naturel l’insuffisance de leur vie.

- Guy-Ernest Debord, Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps

Je crois que ce que j’ai ressenti autrefois, ce jour-là, c’était le frui de cette réalisation. Je jouais le jeu ridicule qu’on m’avait présenté comme ma vie. Avant que je le sache, mon existence avait été réduit pour pouvoir tenir dans quatre phrase.

Je veux vivre de telle sorte que depuis la plus haute des tours je ne puisse toujours pas la cerner, que la vision des satellites ne permettent pas de saisir la moindre de mes journées. Ma vie, je ne veux pas la comprendre ; je veux la vivre.

La vie qui a été construite pour (devrais-je dire contre ?) nous n’est qu’une somme. Somme d’endroits, somme de moments vécus, somme de valeurs produites. Le lieu dans lequel je dors, ceux via lesquels je vie, et celui duquel je travaille n’existent que séparement, tandis que le chemin qui relie ces lieux n’en est pas un. Il faudrait s’attarder sur le tour de magie joué dans les transports qui transforme l’un jusque dans sa chair : il n’est pas le même au départ qu’à l’arrivée tandis qu’il n’est pas entre les deux. Cette métamorphose -- produit de la séparation des lieux -- sépare son corps, déchire son esprit en morceaux justifiés égaux par la publicité. Ainsi, chaque facette da la vie apparaît naturellement comme propre à elle-même. Nous menons des existances multiples qui ne se parlent jamais. Il devient impensable de vivre sur le lieu de travail, impossible de travailler à sa propre vie et insoutenable de vivre là où l’on baise et pionce. Le télé-travail, comme les autres formes de résolution apparentes, ne font que, comme il a été déjà si bien dit, réunir le séparé en tant que séparé : il est toujours impensable de vivre sur le lieu de travail, mais il est désormais aussi impossible de se reposer chez soi. Nous souhaitons rétablir dans la vie elle-même l’idée que ça sente la bouffe dans le lit et que ça sente la baise sur la table à manger. C’est d’une traite que nous voulons vivre, que la joie comme la tristesse se prolongent en chaque instant et ne perdent jamais leur continuité. Je ne suis pas un ensemble de rôle, prêts-à-porter selon les contextes spatio-temporels.

La séparation des lieux, c’est l’acceptation qu’au delà des quelques-uns atomisés, il n’existe rien. Dans cette configuration, tout devient obstacle. Les êtres humains que nous croisons sur notre chemin et les aléas de la vie apparaîssent comme des nuisances. Nous perdons notre capacité à souhaiter autre chose qu’une large route à grande vitesse. Pourtant, lorsque la fête prend place là où elle n’a pas le droit d’exister, dans cet interstice, il est possible de vivre un peu. Les regards, pour la première fois, se croisent et se complètent. Nous ne rentrerons pas chez nous ; nous sommes ici chez nous.

symptômes

L’urbanisme est la science (qui se prétend parfois art) de la séparation des lieux. Son rôle est de transformer le lieu de vie en lieux d’asservissements spécialisés. Elle ne fait que répondre aux exigences de la marchandise, nous dépossedant de notre terre pour le bien de la conservation et de l’extension de la société marchande. Tout « urbanisme » qui n’est pas le fruit d’un groupe de personnes habitant leur lieu de travail, quand bien même il se dit vertueux, n’est qu’un procédé autonome aliénant.

parcs

Pourquoi le parc existe-t-il ? Parce que le reste de la ville est d’une tristesse invraisemblable. La sépération, du parc et du reste de la ville, n’est que le fruit de la nullité de cette dernière. Elle est moche, ennuyeuse et vide. La route n’est plus l’outil qui permet de naviguer en elle, elle est l’outil qui permet de la traverser. Les parcs, épargnés de ces routes, sont les restes sanctuarisés de l’endroit qui autrefois était apte à abriter la vie -- humaine ou non, l’absence des animaux est bien plus le signe de l’invivabilité de nos espaces que de leur soit-disante nuisance. Paradoxalement, en tant que derniers bastions de la vie, ils sont "protégés" à tout prix par les forces étatiques. Policiers, fermetures intempestives, horaires d’ouvertures ; mais surtout, interdiction d’y faire quoi que ce soit d’humain. Ces parcs ne sont pas les nôtres, ils sont bien plus semblable à la prairie d’une vache abandonnée là le temps de la journée qu’à un terrain de jeu. La possibilité de voir éclore la vie est concentré en ces lieux pour pouvoir mieux la mater.

intérieur-extérieur

La séparation intérieur-extérieur, en urbanisme, n’est que le fruit de l’idéologie bourgeoise de la propriété. Si, par exemple, dans nos villes denses nous n’avons pas construit des chemins liants les habitations de toits en toits, confondant ainsi les terrasses et les passages, c’est parce que cela porterait la confusion dans l’idée même de la propriété, le « chez-soi » serait troublé. S’il y a bien quelque chose de caractéristique dans notre monde, c’est que nous ne sommes pas chez-nous dehors ! À l’intérieur, nous avons le droit de tout (battre sa femme, toucher ses enfants et esclavagiser un.e domestique fait apparemment parti du deal), dehors, c’est le vide commun. Les barreaux à ma fenêtre finissent de me rappeler que ce chez-moi est mon tombeau. La bunkerisation de la société est le rêve mouillé des cybernéticiens (les terribles immeubles à la forme de conteneurs superposés en sont une des réalisations). La porte d’entrée sépare l’infini des possibles (dehors) des possibles infinis (dedans). appartement qui mélange intérieur et extérieur?

internet

Internet sera, dans la société cybernétique accomplie, réunie avec ce que l’on appelle aujourd’hui la réalité. Ce procédé est le dépassement de la contradiction né de la séparation entre internet et la réalité, lorsque ce premier a dépassé son rôle de moyen de communication pour devenir un espace à part entier. En ce sens, elle est inévitable. Cette nuisance est une aubaine pour l’économie (la vie numérisée est profitable dans sa consommation même via la production de données), mais aussi la politique (l’activité numérique ne déborde pas, elle est elle-même bunkerisée).

Sur les réseaux sociaux, la séparation du militant s’opère immédiatement : il lui suffit de changer de compte. Effectivement, en général, nous assistons sur internet à une accélération des rôles, puisque le temps nécessaire à changer de costume comme de contexte n’existe plus. Nous pouvons être tout ce que l’on veut, et même simultanément, sauf nous-même.

L’immatérialité apparente et réelle du monde numérique est la condition sine qua non de son triomphe. C’est cette illusion qui permet d’abord son détachement du monde réel, détachement lui nécessaire pour produire leur réunion asservissante qu’est le monde cybernétisé.

Nous disons que cette immatérialité est à la fois apparente et réelle, ce qui au premier abord peut paraître contradictoire mais ne l’est pas. Ce que nous appelons « internet » repose sur une structure très claire : des câbles sous-terrains, des antennes, des data centers, des nœuds de fibre... Cela, c’est matériel. Le contre-monde bâti sur ce terrain, lui, est immatériel. Il est immatériel non pas parce qu’il ne repose sur rien, mais parce qu’il se détache continuellement de cette base. La montée en abstraction que constitue l’internet moderne ne rappelle aucunement ses conditions matériels, elle n’y renvoie jamais ; elle s’en éloigne à chaque étape un peu plus, de telle sorte qu’il devient impensable et impossible de faire le lien entre les deux choses. De ce fait, il devient naturel de considérer que l’abstraction existe en tant que telle, sa matérialité n’étant plus qu’un simple terminal d’entrée vers son monde. Cette abstraction est avant tout commercialisé en tant qu’ensemble d’idées ; elle n’est pas le vecteur de communications, elle réalise dans nos esprits le monde que nous projetons à travers elle. C’est dans ces conditions seulement que l’abstraction prends vie. Elle devient réelle, puisque considéré comme un objet en soi, tout en étant immatériel. Faire vivre et réaliser cette illusion, c’est à la fois le but et le moyen de la société capitaliste dans sa forme actuelle.

Dans cette réalité en porte-à-faux, tout devient une blague mais sans jamais être drôle.

Cela explique pourquoi le principal moyen de lutte, l’occupation et le sabotage, ne s’applique pas à tout ce qui existe à travers internet. L’abstraction est en elle-même inatteignable ; le rôle qui nous a été attribué en son sein est indépassable. Quant à son lien à la terre a, il a été floutée, multipliée et amalgamée ; les différents services présents sur le net ne possèdent pas chacun leur propre machines et réalité, tout est mélangé en un tout informe qui s’est diffusé et reproduit partout.

Le monde numérique n’aurait pas pu prendre la forme que nous connaissons s’il n’avait pas cette qualité double d’immatérialité apparente et réelle. S’il était immatériel qu’en apparence, nous disposerions de moyen concret pour le faire plier. S’il était véritablement immatériel, il ne serait qu’une fiction. Sans être les deux à la fois, internet serait soit un moyen de communication quelconque de la réalité, contenue en elle, soit un objet irréel, totalement détaché d’elle ; en étant les deux à la fois, internet exerce une influence sur le monde réel en en faisant pas tout à fait parti.